Le rugby, un sport à risques ?

Charlotte Bleunven Ingénieur d’études

Alors que la neuvième Coupe du monde de rugby à XV a eu lieu pour la première fois en Asie, et plus précisément au Japon, un drapeau bleu sombre flotte sur le rugby, embarqué dans une dérive brutale. Entre les gros K.O., les retraites anticipées d’internationaux trop amochés (Sam Warburton après de multiples blessures, Pat Lambie qui y met un terme à la suite d’une multitudes de commotions et Rob Horne paralysé du bras droit) et les décès de quatre jeunes joueurs, 2018 a été une sombre année pour le rugby.

L’année passée, dix joueurs anglo-saxons ont pris une retraite anticipée à la suite de commotions. Ceux souffrant de maux de tête, de vertiges, d’une hypersensibilité à la lumière. La Fédération anglaise a du coup décrété l’état d’urgence. A cela s’ajoute une hausse du nombre de blessures, de commotions en France comme à l’étranger. Face à cette violence, le rugby doit prendre d’urgence des mesures. C’est une question de survie, pas seulement des joueurs mais aussi de ce sport. Entre réel traumatisme et fragilités cardiaques, il convient de rétablir l’information diffuse par les médias.

Bernard Laporte, président de la Fédération Française de Rugby revient d’ailleurs sur les drames du rugby en janvier 2019 : « Un accident de plus est toujours un accident de trop. Cependant, si l’émotion est compréhensible, légitime, elle ne doit pas égarer la raison. Les statistiques indiquent qu’il y a deux fois moins d’accidents aujourd’hui qu’il y a dix ans. On a également cherché à savoir s’il s’agissait d’un problème franco-français. La réponse est non. (…) Mais il n’y a aucun sport sans risque ! Quand on se compare à d’autres sports, on n’est pas le plus dangereux, loin de là. Mais, c’est vrai, la société a évolué. Aujourd’hui, on voudrait des activités à risque zéro. Mais ça n’existe pas ça ! ».

Dans cet article nous soulevons les risques et les mesures prise pour perdurer la pratique de ce sport ancestral (provenant de la soule, sport très pratiqué en France du Moyen Âge). Le rugby à quinze est originaire d’Angleterre et s’est développé à la fin du XIXe siècle dans les pays anglo-saxons et en France. L’International Rugby Board (IRB), créé en 1886 (devenu World Rugby en 2014), gouverne ce sport, en publie les règles, ainsi que le classement mondial des sélections nationales. Le rugby est réputé pour être un sport violent, notamment depuis sa professionnalisation en 1995, où les profils des joueurs se sont particulièrement alourdis. Le rugby est-il en train de dilapider son crédit comme le foot américain avant lui aux États-Unis ? Sa popularité (sport festif, original, populaire, convivial, dans lequel tout le monde peut se retrouver) est-elle réellement mise à mal ou fait-elle l’objet d’images colportées par des mauvaises informations ?

Il faut tout d’abord pouvoir distinguer le rugby de haut niveau, le rugby amateur et les écoles de rugby. L’écart de niveau au rugby y est beaucoup trop important pour pouvoir traiter ce sujet d’une seule traite. Les principaux accidents, ou du moins les plus médiatisés, font partie de l’élite, et concernent ainsi les professionnels à la fois lourds et rapides. Ainsi, les détails sur les postures de plaquage comptent beaucoup plus qu’au niveau amateur. Il convient d’avoir le recul nécessaire sur le rugby professionnel et le rugby amateur pour distinguer les enjeux sur les différents niveaux. La personne qui joue au rugby accepte de pratiquer un sport de combat, d’être prêt physiquement pour encaisser les coûts. Peut-être qu’il faudrait que le rugby soit plus communiqué comme un sport de combat plutôt que collectif ?

Il convient ensuite de se poser la question de pourquoi ça secoue autant le monde rugby et le grand public ? Des décès dans le sport, on en voit ailleurs : boxe, formule 1, vélo… Comme dans les autres sports de combats cités, il y a des risques. Est-ce qu’on viendrait à dire qu’il ne faut plus frapper dans les tempes à la boxe, qu’il devrait y avoir une vitesse limitée en formule 1 ou que l’on interdirait la pratique du vélo dans certains circuits dits dangereux ? Le rugby, sport populaire est mis au même niveau que les autres sports de ballon collectif, or, on oublie qu’il est au même niveau qu’un sport de combat.  Le rugby est aussi très médiatisé et le moindre accident fait couler beaucoup d’encre alors qu’il y a plus de blessés dans d’autres sports moins médiatisés.

 

À la suite de collisions, certains joueurs sont devenus tétraplégiques. A ce sujet, Tony Moggio, jeune talonneur toulousain qui a failli mourir sur un terrain de rugby après une mauvaise mêlée, s’est raconté dans « Talonneur brisé», un livre publié en 2015 par les éditions Privat. Pour pallier aux commotions cérébrales fréquentes l’IRB met en place en 2012 un « protocole commotion » au niveau du rugby professionnel, c’est-à-dire une série de procédures permettant de prévenir le risque de traumatisme crânien chez les joueurs à la suite d’un choc. « Si on ne protège pas plus les joueurs, c’est la fin du rugby », déclare l’ancien international Jean-Baptiste Lafond. Il y a urgence à prendre des mesures pour aller plus loin que le protocole commotion, le carton bleu ou l’augmentation à douze du nombre de remplaçants. Les gros accidents se font surtout dans le rugby professionnel alors que les nouvelles règles sont appliquées essentiellement au niveau du rugby amateur…

Par ailleurs, les saignements et les ruptures des ligaments croisés sont réguliers en rugby à cause de la fréquence des chocs et des torsions. Aujourd’hui, un joueur victime d’une hémorragie ne peut rester sur le terrain et l’équipe est autorisée à effectuer un remplacement temporaire de moins de quinze minutes afin de panser la plaie. Des règles ont déjà été mises en place en niveau territorial et fédéral : interdiction du plaquage à deux, de plaquer au-dessus de la ceinture, de rentrer directement dans l’adversaire (le premier contact doit être effectué avec les mains), de bloquer le joueur, d’arracher le ballon et le joueur qui a la balle doit alors chercher l’intervalle. Cela a des conséquences nettes sur le jeu qui évolue avec sa réglementation. Pour avoir expérimenter ces règles lors de mes deux premiers matchs, ça a des conséquences nettes sur le jeu. Par exemple, ce dernier est beaucoup plus haché car les fautes sifflées sont plus nombreuses. C’est une question d’habitude que les joueurs amateurs doivent prendre pour limiter les blessures. Les règles du rugby changent tous les ans et maintenant avec les différentes formes de pratiques (rugby à 7, touché à 5, rugby à 13, à 15) chacun a le choix de choisir le format qu’il préfère !

 

Chez les jeunes, la Fédération expérimente, notamment en Pays de la Loire, le passage en force : le porteur du ballon ne doit pas percuter un défenseur arrêté, et doit donc l’éviter ou faire la passe. Il s’agit de l’évitement, l’une des bases du rugby, qui incite les jeunes à ne pas se rentrer dedans. Le toucher deux secondes chez les petits favorise aussi le jeu de passes. Il est aussi possible de créer des catégories de poids chez les jeunes, comme c’est pratiqué en Nouvelle-Zélande. En 2016, des médecins anglais demandent par exemple à leur gouvernement l’interdiction des plaquages dans les écoles de rugby.

Pour conclure, l’idée n’est pas d’aseptiser le rugby. Certes, des précautions sont à prendre sur le respect des règles et il faut insister sur la bonne préparation physique des joueurs, mais le rugby a toujours été et restera un sport de combat collectif opposant différents gabarits, où tout le monde peut se retrouver. L’enjeu est de pouvoir conserver le rugby comme un sport inédit qui mêle combat et stratégie collective, et de ne pas courir vers un sport totalement différent.

 

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